AFRIQUE - Des origines à 1945


AFRIQUE - Des origines à 1945
AFRIQUE - Des origines à 1945

L’histoire du continent tout entier apparaît comme une entreprise récente et difficile. Pendant longtemps, seules l’égyptologie, l’islamologie et l’histoire coloniale l’ont, chacune de son point de vue, abordée; il faut noter du reste que les très anciens systèmes d’écriture, en Égypte, à Méroé, en Éthiopie, sont encore loin d’avoir apporté toutes les informations attendues. Les sources rédigées en arabe, par des auteurs qui n’ont qu’exceptionnellement connu l’ensemble du continent, les archives européennes et les récits des explorateurs constituent des sources souvent critiquables, même si l’on ne peut se dispenser de faire appel à elles. On sait maintenant utiliser de manière scientifique et critique les sources orales, si utiles lorsqu’elles sont exploitées avec précaution. L’archéologie, principalement depuis le début de années 1970, est venue enrichir parfois considérablement la connaissance de ce qui s’est passé sur le continent africain, surtout durant les dix mille dernières années. Les compléments d’information qu’il a fallu demander aux laboratoires scientifiques, aux géographes, aux botanistes, aux zoologues et à un grand nombre d’autres disciplines ont permis la mise au point d’une méthodologie historique très neuve, dont témoigne la monumentale Histoire générale de l’Afrique qu’a publiée l’U.N.E.S.C.O.

La situation si particulière de l’Afrique, en symétrie presque totale de part et d’autre de l’équateur, lui a fait subir, au même titre que les ont subis les zones polaires, les plus spectaculaires des grands changements climatiques survenus sur notre planète depuis que l’Homo sapiens sapiens y vit. Parfois barrière infranchissable à cause de son étendue et de son aridité (par exemple, il y a vingt-cinq mille ans), le Sahara, à d’autres moments, il y a huit à dix mille ans, a accueilli des pasteurs et leurs troupeaux, au voisinage de chasseurs, pêcheurs, cueilleurs, à la condition, très vite fortement ressentie, de ne pas gaspiller l’eau. De même, la forêt, tantôt beaucoup moins étendue, tantôt plus, n’a pas constamment constitué un milieu dangereux que l’homme fuit. Tout ce que nous savons aujourd’hui du passé du continent permet de dire que, jusqu’aux cinq mille dernières années, il a été tantôt beaucoup moins hostile, tantôt bien plus pour la vie de l’homme; en tout cas, les environnements africains ne sont nulle part dénués de périls. Il faut aussi prendre en compte l’existence des plateaux et des grands accidents faillés de l’Est, opposés à la massivité morne de l’Ouest, et aussi la différence entre les côtes de l’océan Indien et celles de l’Atlantique. Pour toutes ces raisons, il est imprudent de projeter vers le passé, pour les idéaliser ou pour les dénigrer, les situations culturelles, politiques ou économiques actuelles ou récentes.

Il reste nécessaire de noter que les groupes d’Africains noirs – que des classifications linguistiques variables et toujours remises en cause organisent par grands groupes, dont le plus important est celui des Bantouphones – ont connu, entre le 18e parallèle Nord et le 34e sud, des évolutions plus comparables entre elles qu’avec n’importe quelle autre zone du continent. Le Nord, berbérophone, puis arabophone, mais où l’on parle encore le copte, a reçu depuis douze siècles une marque très profonde de l’islam. Les cultures de l’Afrique orientale, imprégnées d’influences asiatiques, proches (Arabie, Yémen) ou lointaines (Austronésie), ont leurs originalités irréductibles.

Il y a historiquement une telle profusion d’Afriques, de cultures diverses, d’évolutions à des niveaux différents que toute étiquette devient trahison. Un tel foisonnement de vie échappe à une classification périodique uniforme. On a donc adopté, ci-après, un classement purement chronologique; y ont été accolées des épithètes sans signification trop précise, afin de ne pas séparer gravement l’histoire de l’Afrique de celle du reste du monde; il convient de ne pas être victime de ces classifications toutes provisoires.

1. Archéologie préhistorique

La préhistoire du continent africain est longue, la plus longue que l’on connaisse actuellement: près de trois millions d’années. Et si préhistoire africaine et origine de l’homme sont étroitement mêlées, les époques postérieures y sont cependant bien représentées. Les sites sont abondants, les vestiges fragmentaires trouvés en place ou hors contexte (ces derniers étant plus difficiles à interpréter) foisonnent, et les seuls vides archéologiques que l’on remarque correspondent à des régions qui n’ont pas été explorées ou qui ont toujours été hostiles à une quelconque installation humaine (zones de trop haute altitude, forêt impénétrable, etc.). En dépit de cette richesse, l’archéologie africaine a longtemps souffert, et souffre encore, d’une insuffisance de moyens et peut-être plus encore d’une incrédulité persistante quant à la valeur d’un potentiel qui constitue pourtant parfois le seul réservoir où puiser la plupart des documents propres à la reconstitution d’un passé, proche ou lointain. D’un point de vue plus strictement méthodologique, la recherche s’est souvent laissé enfermer dans des synthèses d’autant moins adéquates qu’elles ont été trop hâtivement construites sur des données où l’apport extérieur («civilisateur»?) jouait un rôle prépondérant, au détriment de la mise en évidence de l’innovation locale, de la transformation des modes de vie. Autant de phénomènes qui, dans bien des cas, ne font plus guère de doute.

Les origines

Cette très longue préhistoire s’inscrit dans des cadres géographiques aussi divers que ceux que l’on peut voir actuellement, avec toutefois de sensibles modifications dues aux variations climatiques qui se sont succédé tout au long de l’ère quaternaire. De même qu’en Europe les contrées de hautes latitudes ont connu une alternance de périodes froides (glaciations) et de périodes plus tempérées (interglaciaires), de même le continent africain a subi une alternance de périodes humides et de périodes sèches. Si l’ensemble de ces phénomènes sont liés, ils ne sont pas synchrones, aussi, devant la complexité maintenant reconnue des systèmes climatiques, s’attache-t-on davantage à en cerner localement ou régionalement les variations à l’intérieur d’un cadre chronologique le plus précis possible. Lorsque les matériaux s’y prêtent, ce cadre est fondé sur des chiffrées selon différentes méthodes, physiques (carbone 14, potassium-argon, thermoluminescence), chimiques (racémisation des acides aminés), géophysiques (paléomagnétisme), etc. Parallèlement on a tenté de suivre l’évolution géologique des régions étudiées et d’établir une biostratigraphie animale et végétale pour mieux saisir la relation homme-milieu. Si les variations climatiques qui ont affecté le continent africain ont été moins spectaculaires que dans les zones dites tempérées, il n’en demeure pas moins qu’elles ont périodiquement modifié les milieux naturels dans lesquels les hommes préhistoriques ont évolué, favorisant leur adaptation ou, au contraire, les contraignant à des déplacements.

Ainsi la préhistoire de l’homme a commencé en Afrique orientale et australe dans des paysages de savane peu ou faiblement arborée, parsemés de lacs parfois importants, dans la Rift Valley du moins. Selon l’hypothèse la plus couramment admise, ces paysages correspondaient à un climat relativement plus humide que le climat actuel et qui, à partir de — 2,5 millions d’années, se serait progressivement asséché. Les lacs se sont alors réduits, et les espèces arborées ont reculé au profit d’espèces graminées. On serait ainsi passé d’un milieu végétal relativement clos à un milieu plus ouvert, et ces changements climatiques sont perceptibles aussi bien dans les restes animaux que végétaux (pollens, graines, fruits ou bois fossiles). Ils ont très probablement joué un rôle dans l’évolution de primates, les Australopithèques, déjà bien engagés dans un processus d’hominisation, sans toutefois appartenir au genre Homo .

Plusieurs découvertes importantes, au milieu des années 1990, rendent la lecture de cette évolution un peu plus complexe qu’elle ne l’était auparavant, puisque l’on compte désormais huit espèces d’Australopithèques. Il est cependant possible de les séparer en deux groupes, les espèces graciles (les plus anciennes) et les espèces robustes, mais la relation phylogénétique entre ces deux groupes et entre les différentes espèces demeure, on ne s’en étonnera pas, l’objet de nombreuses controverses. Le plus ancien et le plus primitif d’entre eux, Ardipithecus ramidus , a été trouvé en Éthiopie en 1995, dans le cours moyen de l’Awash, et est daté d’environ 4,4 Ma Il partage ses caractères primitifs, auxquels viennent s’ajouter des caractères dérivés, avec Australopithecus anamensis , une espèce un peu plus jeune (4,2-3,9 Ma) mise au jour, également en 1995, dans le gisement de Kanapoi, au Kenya. Sur la base d’un fragment de tibia, il semble qu’Anamensis soit déjà bipède, caractère qu’il partage avec Australopithecus afarensis , (entre 3,7 et 2,8 Ma), découvert dans les années 1970 à Hadar dans l’Afar éthiopien (la célèbre «Lucy»), et à Laetoli en Tanzanie, et dont il pourrait être l’ancêtre direct. Un peu plus jeune que les plus anciens afarensis et géographiquement excentré, se trouve Australopithecus bahrelghazaliAbel», daté d’environ 3,5 Ma), mis au jour en 1995 dans le paléobassin du lac Tchad.

Cette découverte relance le débat sur l’hypothèse selon laquelle les grands singes se seraient développés dans les forêts situées à l’ouest de la Rift Valley, et les ancêtres de l’homme dans les savanes devenues plus sèches de cette même région. Australopithecus africanus (2,8-2,4 Ma) est le plus récent du groupe des graciles et a été identifié dans plusieurs sites du Transvaal sud-africain, dans la vallée de l’Omo (Éthiopie) et à l’est du lac Turkana (Kenya). C’est un éventuel candidat à la filiation à la fois avec le genre Homo et avec deux des espèces robustes – que l’on a désormais tendance à regrouper sous l’appellation Paranthropus –, Paranthropus robustus (Afrique du Sud, entre 1,8 et 1 Ma), d’une part, et Paranthropus boisei (attesté seulement en Afrique orientale entre 2 et 1 Ma, dont le Zinjanthrope d’Olduvai en Tanzanie), d’autre part. À moins que ces deux espèces robustes ne dérivent elles-mêmes de Paranthropus aethiopicus (Afrique orientale, entre 2,6 et 2,4 Ma). En dépit de leurs différences patentes (taille, dents, morphologie crânienne, etc.) les Australopithèques ont en commun d’avoir acquis la station verticale et la marche bipède, que l’on peut déduire de l’étude des os du bassin et des membres inférieurs, mais que l’on connaît également grâce à une très belle découverte faite par Mary Leakey, en 1978, à Laetoli: des empreintes fossiles de pas d’Australopithecus afarensis qui se sont conservées dans un sédiment boueux recouvert d’une légère couche cendreuse, mêlées à celles d’autres animaux. Toutefois, cette bipédie n’est pas aussi accomplie que celle de l’homme moderne, et certaines caractéristiques des membres supérieurs indiquent encore une aptitude très nette à grimper aux arbres. On est certainement encore très loin d’un mode de vie proche de celui des humains, et il faut sans doute davantage se tourner vers les comportements des grands singes – gorilles et chimpanzés par exemple (nos plus proches parents dans la famille des Hominoidae , à laquelle nous sommes tous rattachés) – en faisant toutefois les réserves inhérentes aux comparaisons de cette nature, pour avoir une meilleure image des activités des ancêtres de l’homme.

Cependant, il est fort probable qu’au moins un, et peut-être plusieurs, de ces hominidés a été un fabricant d’outils de pierre. Certes, les témoignages sont encore extrêmement rares et actuellement limités à trois sites: Hadar, Omo, West Turkana. Les sites de Hadar sont les plus vieux; des galets taillés (nucléus ou outils?) et des éclats ont été découverts dans plusieurs sites de la partie supérieure de la formation (accumulation de sédiments) de Hadar, le long de la rivière Kada Gona, et sont datés entre 2,5 et 2,6 Ma Plusieurs localités des riches gisements fossilifères de l’Omo (formation de Shungura), généralement situés un peu à l’écart des cours d’eau, ont livré une industrie faite de petits nodules de quartz éclatés, datée de 2,4 à 2,3 Ma Dans le West Turkana (formation de Nachukui), on a mis au jour, en 1991 et en 1996, dans deux sites (Lokalalei 1 et 2) des nucléus et des éclats qui témoignent déjà d’une certaine diversité dans les schémas opératoires de taille. Ces objets sont associés à quelques restes de faune et sont inclus dans un sédiment fin indiquant un bord de rivière. Ils sont datés de 2,32 à 2,35 Ma. Aucun reste d’hominidé n’a été trouvé à Hadar dans les niveaux ayant le même âge que ceux contenant les outils, tandis que dans l’Omo et dans le West Turkana c’est la forme robuste des Australopithèques qui est alors attestée. Par ailleurs, on a souvent mis en parallèle la production d’objets tranchants – comme le sont les éclats débités à partir de nucléus grossiers mis au jour – avec un accroissement de l’élément carné dans l’alimentation. Or l’Australopithèque robuste, doté d’un redoutable appareil masticateur, est considéré comme essentiellement végétarien, alors que le gracile serait plus omnivore. Le problème de savoir qui fut le premier tailleur d’outils de pierre n’est donc pas résolu actuellement.

Les grandes étapes du Paléolithique

Bien avant que ne s’éteignent les derniers Australopithèques, les premiers représentants de notre genre, Homo habilis (2 à 1,5 Ma), étaient apparus. Homo habilis est désormais subdivisé en deux sous-espèces: habilis demeure l’appellation réservée aux formes les plus petites, et rudolfensis désigne les formes plus grandes. Leurs restes ont été exhumés en Afrique orientale (Omo, Koobi Fora, Olduvai) et australe (Sterkfontein et Swartkrans en Afrique du Sud). L’origine d’Homo habilis est encore l’objet de nombreuses controverses: dérive-t-il des Australopithèques, de multiples schémas évolutifs étant alors proposés ou bien le rameau des Australopithèques récents et celui du genre Homo sont-ils distincts, tout en ayant peut-être un ancêtre commun plus ancien, soit Australopithecus afarensis , soit un spécimen encore inconnu? Quoi qu’il en soit, Homo habilis a un cerveau plus développé que les Australopithèques et semble avoir opté pour une alimentation omnivore. Bien que son squelette postcrânien soit mal connu, on lui attribue une station bien droite. Il est fort probable qu’il soit l’auteur de l’Oldowayen (1,9 à 1,7 Ma), premier ensemble industriel bien défini de ce Paléolithique très ancien. Olduvai en est le site de référence. Là, mais aussi à Melka Kunturé, dans la haute vallée de l’Awash, on a mis au jour plusieurs sites contenant un outillage à la fois toujours fruste et plus diversifié. Les chaînes opératoires demeurent simples, de même que les techniques employées: percussion directe avec un percuteur de pierre sur le galet que l’on veut tailler, éventuellement percussion sur enclume. Le but essentiel semble être de vouloir obtenir des bords coupants (galets taillés sur une ou deux faces – les choppers des Anglo-Saxons –, disques, éclats aux bords vifs ou retouchés) ou encore des surfaces convexes en taillant un galet sur toutes ses faces (polyèdres), éventuellement, arrondi en martelant les arêtes (sphéroïdes). Ces outils sont presque toujours accompagnés d’ossements que l’on estime être les restes des animaux (ancêtres des espèces actuelles ou similaires à elles) qui furent consommés par les hommes préhistoriques. S’il est possible qu’Homo habilis ait pu capturer des petits animaux, il est fort probable qu’il n’a fait que partager avec d’autres prédateurs les carcasses de gros animaux, tels l’éléphant, le rhinocéros, l’hippopotame...

Olduvai et Melka Kunturé ne sont pas les seuls gisements à avoir fourni des industries oldowayennes, mais ce furent longtemps les seuls gisements à posséder une séquence aussi complète, qui se prolonge d’ailleurs bien au-delà de l’Oldowayen. Un autre gisement du West Turkana, fouillé depuis le début des années 1990, offre une séquence encore plus longue avec de nombreux sites répartis depuis la limite plio-pléistocène jusqu’au Pléistocène moyen. Il y a également des sites oldowayens, mais sur une séquence plus courte, dans la formation de Koobi Fora, sur la rive est du lac Turkana, et dans d’autres sites isolés des rifts kenyan (Chesowanja) et éthiopien (Middle Awash et Gadeb au nord, Fejej au sud); il en existe aussi dans le rift occidental (formation de Nyabusosi en Ouganda). Enfin les sites karstiques d’Afrique du Sud (Swartkrans, Kromdraai et, surtout, Sterkfontein) contiennent de l’outillage que l’on peut également attribuer à l’Oldowayen, mais il est mal daté et souvent mélangé à des outils acheuléens (à partir de 1,6 Ma). Dans le nord de l’Afrique, il est possible qu’il ait existé une occupation humaine contemporaine de l’Oldowayen. Mais cela n’est avancé que sur la base de quelques découvertes sporadiques (notamment à l’Aïn Hanech, en Algérie); aucune date et aucun reste d’hominidés ne viennent corroborer cette proposition.

Vers 1,7-1,6 Ma, Homo erectus succède à Homo habilis . Comme lui, il est maintenant subdivisé en deux sous-espèces: les plus anciens spécimens africains sont regroupés sous l’appellation Homo ergaster , et seuls les plus récents fossiles africains et eurasiatiques (ou encore, pour certains chercheurs, uniquement les spécimens asiatiques) seraient erectus . Quoi qu’il en soit, nous utiliserons ici la seule appellation erectus . Celui-ci va non seulement occuper la majeure partie du continent africain, mais aussi conquérir tout l’Ancien Monde. Il est l’artisan de la culture acheuléenne, qui va durer jusqu’à la fin du Pléistocène moyen, au moment où apparaissent les premiers Homo sapiens . En Afrique de l’Est, des restes d’Homo erectus ont été mis au jour dans la plupart des gisements qui ont livré des restes d’hominidés plus anciens. Une des plus belles découvertes, effectuée au milieu des années 1980, est un squelette complet d’un jeune Homo erectus exhumé dans la formation de Nachukui (West Turkana): il est daté de 1,6 Ma. Il n’était associé a aucune industrie lithique, mais c’est dans cette même formation que se trouve le plus ancien site acheuléen actuellement connu en Afrique (site de Kokiselei 4, entre 1,7 et 1,6 Ma)

Bien que l’Acheuléen se soit étendu à la quasi-totalité du continent africain, à l’exception des forêts denses et des massifs montagneux, il n’est souvent attesté que par des vestiges sporadiques ou hors contexte. On ne peut alors ni les dater ni se livrer à une quelconque interprétation sur les modes de vie des hommes préhistoriques. C’est le cas dans la majeure partie du Sahara, où pourtant les témoignages de surface abondent, en Afrique centrale, dans la vallée du Nil. Dans le nord de l’Afrique, les sites sont plus nombreux, mais les conditions de formation et/ou d’exploitation des gisements sont rarement satisfaisantes: remontées de sources artésiennes (Ternifine en Algérie, Aïn Fritissa au Maroc), carrières en cours d’exploitation (région de Salé et de Casablanca au Maroc), etc. Les problèmes stratigraphiques sont donc importants, les datations absolues presque toujours impossibles à établir; de plus, on ne dispose que de très peu de données récentes. Ternifine, les carrières Thomas et de Sidi Abderrahman (Casablanca) ont livré des restes d’Homo erectus , respectivement du Pléistocène ancien et moyen. En Afrique australe, la situation est un peu similaire. Beaucoup de dépôts archéologiques ont été remaniés naturellement (Kliplaatdrif, Three Rivers) et sont, pour cette raison, difficiles à dater. D’une manière générale, la fin du Pléistocène moyen est mieux représentée, comme à Rooidam, pour lequel on donne les dates de 190 000 à 150 000 B.P. (before present , c’est-à-dire avant 1950); citons encore Cape Hangklip, et Amanzi (Acheuléen terminal), dépôt de source qui a la particularité d’avoir livré des restes végétaux, y compris des morceaux de bois peut-être travaillés. Il existe également des occupations en grotte: Cave of Hearths, Montagu. En définitive, c’est à nouveau en Afrique orientale que l’on trouve les sites acheuléens les mieux conservés et aussi les mieux datés. Certains d’entre eux ont livré un matériel abondant provenant de séquences plus ou moins longues, parfois en continuité avec l’Oldowayen comme à Olduvai et Melka Kunturé, ou au contraire en précurseur d’industries plus évoluées (Kalambo Falls en Zambie, où l’on a également mis au jour des restes végétaux). La plupart s’échelonnent tout au long de la Rift Valley (Isimila, en Tanzanie, daté de 280 000 ans, Olorgesailie, au Kenya, où est conservée une séquence longue de presque 400 000 ans, entre 1 Ma et 0,6 Ma, Kariandusi et Kilombe, également au Kenya) ou bien sur les plateaux qui la dominent (Gadeb, en Éthiopie; Isenya, au Kenya...).

Les outils caractéristiques de l’Acheuléen sont le hachereau, outil robuste au tranchant transversal, fabriqué à partir de grands éclats, et le biface, de forme allongée, souvent relativement pointu. Ils sont accompagnés de polyèdres, de sphéroïdes, de bolas et d’un petit outillage diversifié fait sur éclats (racloirs, coches, denticulés, etc.). Lorsque la nature du sol a permis leur conservation, cet outillage de pierre est accompagné de restes de faune. Ceux-ci nous renseignent à la fois sur les préférences alimentaires de l’homme préhistorique et sur son environnement animal. En Afrique de l’Est, où la faune sauvage est encore actuellement bien développée, on retrouve dans les sites archéologiques soit les mêmes espèces, soit des espèces ancêtres des formes modernes (bovidés, équidés, suidés, proboscidiens, etc.).

De très lourdes pesanteurs, notamment dans les traditions techniques, confèrent à l’Acheuléen africain une certaine homogénéité, voire une apparence de monotonie. Il ne faut cependant pas perdre de vue que la période acheuléenne a duré plus d’un million d’années et qu’elle correspond en fait à une multitude de faciès dont on perçoit mal la variabilité, souvent par manque de données récentes adéquates, mais aussi parce qu’on maîtrise mal les outils méthodologiques qui permettraient de les analyser. Ainsi est-il communément admis que les Acheuléens étaient assez fortement tributaires de la présence de l’eau et, bien entendu, des ressources végétales et animales nécessaires à leur survie, mais beaucoup de paramètres font défaut pour apprécier dans leur intégralité leurs comportements alimentaires. En revanche, l’étude de l’outillage lithique permet de mieux mesurer l’innovation et la flexibilité dans les comportements techniques. Les chaînes opératoires se sont multipliées, et plusieurs innovations importantes ont été adoptées au cours du Pléistocène ancien et au début du Pléistocène moyen: la maîtrise de la notion de symétrie (aussi bien bifaciale que bilatérale), l’émergence du concept de prédétermination (dont découlera la «méthode Levallois») qui permet d’obtenir des produits à la morphologie désirée selon un schéma conceptuel préétabli, l’adoption du percuteur «tendre», bois végétal ou animal, qui permet un travail de la pierre beaucoup plus fin, sont les acquisitions les plus importantes de cette période. On note également une adaptation croissante à la matière première dont l’éventail des variétés augmente, soit qu’on la ramasse au gré des circonstances, soit au contraire que l’on recherche des gîtes particuliers, les deux démarches n’étant naturellement pas incompatibles. Cette quête s’organisait probablement dans le même espace – et peut-être le même temps – que celle des ressources alimentaires; mais dans un espace très ouvert, comme peut l’être la savane africaine, la notion de territoire est très difficile à cerner. Comme pour la période précédente, on ne saurait affirmer que l’homme acheuléen, dans un premier temps du moins, a chassé (plutôt que charogné) le gros gibier, mais il a certainement pratiqué la chasse au moyen et au petit animal. Enfin, le feu contrôlé semble être attesté autour 200 000 ans (Kalambo Falls, Cave of Hearths), ce qui est plus tardif qu’en Europe ou en Asie. Des traces beaucoup plus anciennes semblent avoir été conservées dans les sites du Pléistocène ancien de Koobi Fora et de Chesowanja, mais leur origine anthropique est difficile à établir. Ainsi, lorsqu’on arrive à la fin de la période acheuléenne, les principales innovations qui vont faire partie intégrante de la culture matérielle de Homo sapiens sont acquises: bien entendu, celui-ci va les améliorer en même temps qu’il va perpétuer un mode de vie de chasseurs-collecteurs. Il faudra attendre le Néolithique, pour voir apparaître d’autres innovations et des changements cruciaux dans les modes de vie.

L’origine de l’homme moderne est un phénomène tout aussi complexe à saisir que l’apparition du genre Homo . Si l’on a effectivement l’impression d’un continuum cognitif, comportemental et culturel entre Homo erectus et Homo sapiens , il faut également souligner à quel point il est difficile, du point de vue paléontologique et biologique, de placer une limite nette entre les derniers erectus et les premiers sapiens , au point que pour certains auteurs ces deux espèces n’en font qu’une. Il existe à l’heure actuelle deux hypothèses majeures: celle d’une évolution multirégionale dans l’Ancien Monde à partir d’un substrat erectus et celle, plus largement acceptée, d’une origine unique afro-européenne. Homo erectus aurait donné naissance en Afrique et en Europe à des Homo sapiens archaïques, et à des Anténéandertaliens qui auraient à la fois évolué en Néandertaliens et migré vers le Proche-Orient. Les sapiens archaïques d’Afrique auraient évolué en sapiens anatomiquement modernes, puis auraient migré au Proche-Orient et en Europe, où ils coexistèrent avec les Néandertaliens. C’est donc en Afrique, entre 400 000 et 200 000 ans B.P., qu’apparaissent les premiers sapiens archaïques précoces, connus par les crânes de Bodo, Ndutu et Eyasi (Afrique orientale), Hopefield (Afrique du Sud) et Broken Hill (Zambie), Rabat, Salé, Sidi Abderrahman (Maroc). Si ces spécimens comportent encore des caractères archaïques – c’est-à-dire proches d’Homo erectus –, ils possèdent aussi des traits plus évolués qui les rapprochent d’Homo sapiens . De plus, leur capacité crânienne avoisine ou est supérieure à 1 250 cm3. Entre 200 000 et 100 000 ans leur font suite, toujours en Afrique orientale et australe, les sapiens archaïques tardifs (spécimens de Laetoli en Tanzanie, Omo 2 en Éthiopie, Koobi Fora au Kenya), auxquels succèdent, graduellement, les Homo sapiens anatomiquement modernes: Omo 1 en Éthiopie, Klasies River Mouth et Border Cave en Afrique du Sud, mais aussi Jebel Irhoud et Dar es-Soltan au Maroc, pour ne citer que les plus connus.

Si l’Acheuléen offre une apparence d’homogénéité, il n’en va pas de même lorsqu’on aborde les cultures propres à Homo sapiens . À partir de la fin du Pléistocène moyen, et surtout au Pléistocène supérieur, on se trouve confronté à une multitude de faciès qu’il serait fastidieux d’énumérer dans leur totalité et dont il n’est pas aisé de dégager les grandes lignes. La tâche est d’autant moins facile que, si le Sahara n’a pas toujours été un obstacle à la pénétration des hommes et de leurs cultures, il constitue une barrière pour la terminologie et le découpage chronologique utilisés par les préhistoriens. Tout le nord de l’Afrique a été fortement influencé par les appellations et les concepts de la préhistoire française, et l’Afrique sub-saharienne, surtout dans sa partie orientale, par la terminologie et le découpage anglo-saxons. Si l’Early Stone Age (E.S.A.) ne pose guère de problème, le Middle Stone Age (M.S.A.) recouvre plus ou moins le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur européens, et le Late Stone Age (L.S.A.) l’Épipaléolithique (ou Mésolithique) et une partie du Néolithique.

En Europe, le Moustérien prend la suite des industries acheuléennes au sens large et se caractérise à la fois par certaines constantes et par une multitude de faciès. En Afrique, le «vrai» Moustérien est rare, mais il existe plusieurs faciès issus du substrat acheuléen. On trouve du Moustérien (avec du débitage levallois) au Jebel Irhoud, associé à des restes humains évoqués ci-dessus et qui ne semble pas très vieux (entre 80 000 et 50 000 B.P.); on en trouve également dans les niveaux anciens de Taforalt (Maroc), puis en Égypte, le long de la vallée du Nil, notamment à Bir Sahara. Mais cette période est surtout marquée dans toute l’Afrique du Nord et saharienne par une culture très caractéristique, l’Atérien (de Bir el-Ater, en Algérie), qui se développe entre 40 000 et 30 000 B.P. L’Atérien a de nombreux points communs avec le Moustérien, dont il est en partie contemporain; il correspond à une industrie souvent faite sur débitage levallois, dont la particularité est l’abondance d’outils ornés d’un pédoncule dégagé par retouches. On suppose que ce pédoncule facilitait l’emmanchement des outils. L’Atérien est présent dans de nombreux sites du nord de l’Afrique, notamment au Maroc (niveaux supérieurs de Taforalt, Dar es-Soltan, site de plein air du Chaperon rouge) et dans tout le Sahara, des côtes de l’Atlantique jusqu’au Nil (Bir Tefawi dans le Désert libyque, l’oasis de Kharga non loin de Louxor). Seggedim, au Niger est un des sites les plus méridionaux que l’on connaisse.

À partir de 120 000/100 000 B.P., l’Afrique sub-saharienne, elle, est dominée par deux grands types de culture: la première occupe la zone centro-équatoriale et repose essentiellement sur le Sangoen (du site de Sango Bay, sur les bords du lac Victoria en Ouganda), industrie composée d’outils robustes (pics, haches triédriques) mais aussi de tout un outillage sur éclats, dont de nombreux racloirs. Pendant longtemps on a considéré le Sangoen, très bien représenté à Kalambo Falls (Zambie) par exemple, comme un faciès forestier, mais cette interprétation est maintenant contestée en raison de son âge – il daterait de 100 000 à 80 000 B.P. –, qui correspondrait à une période relativement sèche. Force est cependant de constater que son aire de répartition s’accorde avec des zones de forêt, même si ces dernières étaient moins denses du fait du changement climatique. Le Lupembien (site de Lupemba, au Zaïre) succède au Sangoen dans les mêmes régions, principalement en Angola et au Zaïre, tandis qu’un peu plus au sud l’industrie de Charaman (Zambie), qui correspond à ce que l’on appelait autrefois le «proto-Stillbayen», est assez proche du Sangoen, mais se prolonge un peu plus dans le temps, jusque vers 60 000 B.P. L’industrie de Charaman a été mise au jour dans le site de Broken Hill, sans que l’on soit pour autant certain de son association avec les restes d’hominidés.

Le second type de culture occupe toute la partie méridionale du sud de l’Afrique, et il est surtout représenté par l’industrie de Pietersburg (120 000 à 50 000 B.P.). C’est également une industrie relativement robuste, mais sans pièce bifaciale, et faite sur éclats laminaires ou sur lames épaisses, retouchées ou non, avec aussi de nombreux racloirs. Un des sites les plus importants est Klasies River Mouth (Afrique du Sud), fouillé depuis les années 1980, car il possède une séquence longue (jusqu’au Late Stone Age ) et des éléments de datation (de 120 000 B.P. jusqu’au IIIe millénaire) et a bénéficié de fouilles récentes. L’exploitation de ressources animales marines (coquillages) et terrestres (élan, buffle) est attestée sur ce site de bord de mer. Les restes humains mis au jour appartiennent au début de la séquence contenant l’industrie de Pietersburg qui est interrompue, malheureusement à une date mal connue (entre 90 000 et 50 000 B.P.), par l’intrusion d’une industrie totalement différente: l’industrie de Howieson’s Port qui est un débitage de petites lamelles retouchées pour former de très petits outils (microlithes) de formes géométriques (croissant, trapèze, etc.).

Il s’agit aux yeux de certains chercheurs de la plus ancienne industrie à microlithes géométriques actuellement connue. Il est possible également que cet outillage différent corresponde à une chasse de plus petits animaux (en l’occurrence des antilopes). À Klasies River, l’industrie de Howieson’s Port est à nouveau remplacée par l’industrie de Pietersburg. On trouve la même alternance à Border Cave. Les auteurs de cette industrie microlithique ne sont pas connus, mais la tendance à l’allégement en poids, à la diminution en taille et à la géométrisation de l’outillage est un phénomène qui va prendre de l’ampleur à partir du début du XXe millénaire et se généraliser à toute l’Afrique. C’est bien entendu cette fois l’œuvre d’Homo sapiens sapiens.

Pour l’Afrique sub-saharienne, on trouve les industries de Robberg (19 000 à 12 000 B.P.) et d’Albany (12 000 à 8 000 B.P.) dans la partie méridionale, le Tsitholien au Zaïre (à partir de 15 000 B.P.), le Sébilien en Égypte (autour de 12 000/11 000 B.P.). En Afrique du Nord, apparaît, entre 21 000 et 11 000 B.P., l’Iberomaurusien (bien mal – mais anciennement – dénommé, car il n’a rien d’ibérique), industrie sur lamelles aux bords abattus par retouches, parfois segmentés en microlithes géométriques, comprenant aussi d’assez nombreux burins et une industrie de l’os bien développée. De nombreux sites se répartissent sur tout le Maghreb; mentionnons La Mouillah, le site de référence en Algérie, El-Hamel, dans l’Atlas saharien, L’Abri Alain, Taforalt, Temara au Maroc, Ouchtata en Tunisie, etc. Lui succède le Capsien (de Gafsa, Tunisie), une culture qui occupe également tout le Maghreb entre 10 000 et 6 000 B.P. On distingue un Capsien typique et un Capsien supérieur; on a longtemps cru que le second succédait au premier, mais ce sont en réalité des faciès quasi contemporains. Le Capsien typique est une industrie faite sur éclats ou sur lames, parfois robustes, avec aussi un débitage de lamelles segmentées en microlithes géométriques. Le Capsien supérieur a un pourcentage de lamelles plus important et un nombre croissant de microlithes géométriques. Une des caractéristiques du Capsien est son association avec de nombreux restes de mollusques mêlés à des pierres et à des cendres qui forment des amas («escargotières», ou encore ramadiyat , «cendres» en arabe). Les restes osseux mis au jour par ailleurs montrent cependant que l’alimentation des Capsiens était très variée (bovidés, équidés, félidés, etc.). Certains auteurs les estiment sédentaires, d’autres pensent qu’il s’agit de nomades saisonniers. Quoi qu’il en soit, en dépit de la présence de quelques meules et molettes, leur mode de vie est encore celui de chasseurs-collecteurs.

La néolithisation

L’arrière-plan général à partir duquel se déclenchent les processus de néolithisation est celui des modes de subsistance et d’organisation sociale des communautés de chasseurs-cueilleurs de la fin du Pléistocène. Au-delà de ce consensus minimal, l’explication des mécanismes ayant induit le développement et la mise en place des économies de production recouvre une large gamme de scénarios, allant de la notion de «révolution néolithique» aux théories de la «crise alimentaire», en passant par les modèles de «pression démographique» et de «dynamique des systèmes d’échanges complémentaires», chacun présentant des avantages et des inconvénients.

S’agissant du développement des économies de production en Afrique, les témoins directs – restes alimentaires, végétaux et animaux – sont les vestiges les moins ambigus. Les recherches préhistoriques menées au cours des dernières décennies permettent de nuancer les schémas que nous pouvons proposer aujourd’hui sur les économies néolithiques de l’Afrique. À l’échelle du continent, les économies de production se mettent en place à partir de 9000 B.P. jusqu’à environ 3000 B.P., aussi bien dans les zones désertiques que dans les contextes tropicaux. Par commodité, les variantes des économies néolithiques sont présentées ici en trois principales séquences chronologiques.

Le Néolithique ancien (9000-7500 B.P.) se trouve exclusivement dans le désert du Sahara, dans une zone allant du désert oriental, à l’ouest de la vallée du Nil, à l’Ahaggar, dans le Sud algérien. Il se caractérise par l’existence d’une forme pionnière de pastoralisme nomade, fondé sur la présence de bovins peu nombreux dont l’exploitation est combinée à la collecte de graminées sauvages, selon un système de mobilité saisonnière. La céramique est peu abondante et le matériel de broyage omniprésent. De petits villages se développent dans les régions orientales, à Nabta Playa et Bir Kiseiba, des abris-sous-roche sont occupés en automne, comme à Ti-n-Torha dans l’Acacus libyen; à ces types de sites s’ajoutent des milliers de foyers néolithiques dispersés sur de vastes étendues sableuses autour des massifs montagneux, qui sont en fait des stations saisonnières de petits groupes nomades.

Au cours du Néolithique moyen (7500-4500 B.P.), trois grandes options se présentent: dans le désert oriental et en Nubie soudanaise se développent des économies mixtes combinant l’élevage des bovins, ovins et caprins et l’agriculture céréalière avec, au nord, du blé et de l’orge et, au sud, essentiellement du sorgho. Dans le nord-ouest du Sahara, le Néolithique dit de tradition Capsienne se met en place et combine, par le biais de déplacements saisonniers, un élevage d’ovins-caprins, la collecte intensive de graminées sauvages et l’exploitation des ressources aquatiques (escargotières). Au sud et à l’ouest des grands massifs sahariens, le complexe néolithique dit saharo-soudanais se répand en se diversifiant, vers le Sahel et la côte atlantique du Sahara occidental. La focalisation de l’économie sur les bovins se manifeste par la profusion des images rupestres, peintures polychromes et gravures, et de façon spectaculaire par les inhumations de bovins et de chiens mises au jour au Niger dans les abords de l’Aïr, suggérant ainsi l’existence d’une forte «idéologie pastorale». Aucun témoin convaincant de pratiques agricoles n’a été trouvé.

Au cours de ce que nous pouvons appeler le Néolithique récent (5000-2000 B.P.), les économies de production se mettent en place dans la presque totalité du continent. Cette généralisation est due dans certains cas à des déplacements de populations à la suite de l’aridification du Sahara entre 5000 et 4000 B.P., et dans d’autres à un développement autonome à partir de la domestication de plantes locales comme les ignames. Les marges méridionales du Sahara, la zone dite sahélo-soudanaise, sont habitées par des communautés agro-pastorales sédentaires, combinant l’élevage des bovins, ovins-caprins à l’agriculture du mil et du sorgho, comme l’attestent les villages en pierre sèche du Dhar Tichitt de Mauritanie, les sites du Tilemsi et les tells de la plaine du Tchad. Dans les secteurs plus humides des zones forestières se développent des systèmes horticulturaux fondés sur l’exploitation intensive du palmier à huile (Elaeis guineensis ) et des ignames, dont certaines variétés seront domestiquées. Ce complexe se retrouve au Gh na, au Nigeria, au Cameroun, au Gabon et vraisemblablement en Centrafrique. En Afrique orientale, un complexe dit Néolithique pastoral se développe dans les grands bassins sédimentaires: Baringo, Turkana, etc.; il est caractérisé par de petits sites saisonniers dans lesquels se pratiquaient aussi bien l’élevage des bovins, ovins-caprins que la chasse et la pêche, avec de très rares tessons de poterie.

Dans tous les cas, les variantes des économies néolithiques intégraient l’exploitation des ressources spontanées; cueillette, pêche et chasse ont joué un rôle important qui ne peut être limité au seul aspect d’appoint alimentaire.

2. 4000 avant J.-C.- 600 après J.-C.

Il n’est plus acceptable de présenter l’histoire de cette période comme totalement inconnue, à l’exception du «joyau égyptien», de quelques zones d’Afrique du Nord et d’Afrique orientale, colonisées par des non-Africains. La recherche aboutit à des conclusions très différentes.

4000 apparaît, sur tout le continent, avec une aridification croissante, dont nous sommes encore les témoins, comme le point de départ de nouveaux rapports entre les hommes, presque partout présents, et l’environnement; les zones sèches se vident peu à peu de leurs habitants; des noyaux cohérents, d’où vont naître les grandes cultures historiques, s’organisent autour des régions riches en eau, alors que celles-ci étaient souvent considérées comme dangereuses pendant les millénaires précédents, à cause de la prolifération de la faune sauvage et des crues ravageuses. Des communautés se sédentarisent aussi bien dans les massifs centraux sahariens que dans l’immense gouttière des vallées nilotiques, les lacs orientaux (Victoria en particulier), la cuvette tchadienne, le delta intérieur du Niger, la vallée du Sénégal ou celle du Limpopo.

Les massifs centraux du Sahara font figure de précurseurs (Hoggar, Tibesti, Tassili, Aïr, Adrar des Iforas): l’utilisation de la poterie, dès 7000 au moins localement, y précède la domestication des bovins; des groupes humains probablement très composites se fixent peu à peu, où se trouvent associés aussi bien des Méditerranéens que des Noirs; autour de ces massifs, les formes de vie se répandent dans toutes les directions.

Les vallées du Nil

Du Sud au Nord, entre l’actuelle Khartoum et le delta, les hommes reprennent possession des lits fluviaux. Au Sud, entre la troisième cataracte et le confluent des Nils Bleu et Blanc, pêcheurs et cultivateurs de sorgho progressivement sédentarisés développent une civilisation originale, en particulier en matière de céramique. En Haute-Égypte, la culture de Nagada, assez vite urbanisée et hiérarchisée, est bien connue; elle garde des rapports importants avec les cultures mal différenciées de la zone des grandes cataractes. Immédiatement au sud du delta, encore désert, vivent des paysans cultivateurs de blé et éleveurs, probablement plus influencés par leurs relations avec le Moyen-Orient et la Libye que par le Sud. Peu à peu, dans le Sud vont apparaître les royaumes de Kush, Napata puis Méroé de plus en plus séparés du Nord par l’accroissement de la zone désertique entre la deuxième et la troisième cataracte: Haute-Égypte et sud du delta vont s’unir, au début du IVe millénaire, pour devenir le creuset de la civilisation pharaonique égyptienne. De nombreux traits culturels, matériels et religieux marquent, pendant longtemps, la parenté de l’Égypte avec les zones méridionales, en particulier dans la perception d’un monothéisme solaire; cependant, avec le temps, les modes de vie, l’évolution culturelle et scientifique, les modes d’inhumation se différencient de plus en plus. Sous le Nouvel Empire égyptien surtout, la civilisation égyptienne a pris des caractères propres qui l’éloignent du fond africain commun. Pourtant, les rapports commerciaux et militaires entre Égypte et Sud n’ont jamais été réellement interrompus, du moins aux temps des pharaons. Par terre, ceux-ci gardent le contact avec la cuvette tchadienne; par mer, plus spectaculairement encore, ils envoient des expéditions vers Pount (Somalie et Arabie du Sud), fournisseur d’encens.

Constamment «assiégée» par ses voisins, menacée par le désert, la prospérité égyptienne est due à l’étroite solidarité des habitants dans la maîtrise des crues et la production agricole; le symbole de cette maîtrise, qui a émerveillé les Grecs et nous émerveille encore, est le pouvoir pharaonique. Pendant près de trois millénaires, malgré de graves crises survenues à cause des révoltes ou des invasions étrangères, les trois moments que distinguent les historiens (Ancien, Moyen et Nouvel Empire: 2780-2280; 2130-1600 environ; 1580-1085) ont des traits permanents.

D’abord, la méfiance vis-à-vis des voisins du Sud, redoutables archers, qu’il vaut mieux enrôler dans l’armée que voir arriver comme pillards: contre eux, surtout sous le Nouvel Empire, est organisée une solide défense par forts autour de la deuxième cataracte; parfois, la domination égyptienne cherche à progresser vers le sud sans dépasser durablement la troisième cataracte. Les voisins du Nord ne sont pas moins dangereux. Vers 1200, les Libyens s’emparent du delta, avec le concours des «peuples de la mer» venus du nord; Ramsès III les refoule, mais, aux Xe et IXe siècles, une dynastie libyenne (la XXIIe) s’empare de l’Égypte.

La présence égyptienne a été très forte au Proche-Orient, en particulier sous le Nouvel Empire: ce qui a probablement affaibli l’Égypte. Aux VIIIe-VIIe siècles, une dynastie noire (la XXVe) rend unité et vitalité à l’ensemble du bassin, de Méroé au sud de la Syrie. Mais l’Asie réagit contre les Égyptiens. Les Assyriens dévastent tout le Nord; les Nubiens se replient définitivement au sud de la troisième cataracte. Les derniers pharaons s’appuient sur des mercenaires libyens et grecs. Nékao ordonne de creuser un canal entre le Nil et la mer Rouge; selon Hérodote, il envoie des marins faire la cicumnavigation du continent. Après deux siècles de domination perse, Alexandre recueille une Égypte déjà quelque peu hellénisée. Sous ses successeurs, les Ptolémées (306-30), Alexandrie devient un centre de la culture hellénique où est soigneusement recueilli l’immense héritage scientifique et culturel de l’Égypte pharaonique; les marins grecs, comme les égyptiens, fréquentent la mer Rouge et l’océan Indien. La conquête romaine ne change pas grand-chose; elle maintient un temps la fiction du pouvoir pharaonique; les marins de l’Empire à leur tour vont jusqu’en Asie chercher épices et denrées précieuses; peut-être même fréquentent-ils les côtes d’Afrique orientale. Un texte célèbre, de datation incertaine, le Périple de la mer Érythrée , laisse à penser que les Romains se procuraient des peaux d’animaux sauvages et bien d’autres produits dans une région qui ne dépassait certainement pas, au sud, la latitude de Zanzibar; les fouilles ont montré la présence de céramiques romaines à Ras Hafun, en Somalie. Le christianisme s’installe sans déloger les vieux cultes égyptiens, dont celui d’Isis; ceux qui veulent fuir la vie tourmentée des villes se réfugient dans le désert, où ils deviennent ermites (anachorètes); d’autres chrétiens choisissent la vie en communautés monastiques (cénobites). Une partie des Égyptiens garde sa langue écrite en caractères grecs, et ses croyances. Le christianisme, du reste, se divise profondément à l’occasion des discussions sur la nature, divine, humaine ou les deux, du Christ. Le raidissement centralisateur des Byzantins, après le Ve siècle, conduit bon nombre d’Égyptiens à adopter le monophysisme, comme signe de résistance à Byzance: l’Église copte demeure fidèle à cette doctrine jusqu’à nos jours et l’a répandue dans toute la vallée du Nil.

Les Koushites, vers le Ve siècle avant J.-C., ont transporté leur capitale de Napata, grande agglomération mais trop exposée aux raids du Nord, à Méroé. La civilisation méroïtique, originale, même si elle emprunte certains de ses traits à l’Égypte, dure une dizaine de siècles; elle adopte, pour ses inscriptions, un système d’écriture dont la lecture est encore mal assurée. Au IVe siècle, Méroé est détruite par les Axoumites. Trois royaumes chrétiens se succèdent désormais, géographiquement, du nord au sud: Nobadia vers la deuxième cataracte, Muqurra, près de la grande boucle du Nil, avec Dongola pour capitale, Alodia, dont la capitale, Soba, est sur le Nil Bleu.

L’Éthiopie

Partagé entre des influences venues du nord par l’Atbara, affluent du Nil, de l’ouest par le Nil Bleu, et une forte intégration au monde de la mer Rouge et de l’Arabie, le pays qui porte aujourd’hui le nom d’Éthiopie, après une longue préhistoire, émerge vraiment après 200 avec le développement du pouvoir du maître d’Axoum. Grâce à son port, Adoulis, Axoum est étroitement associée au grand commerce méditerranéo-asiatique par la mer Rouge; elle y représente de plus en plus les intérêts byzantins. À partir du IVe siècle, l’introduction du christianisme complique la vie de ce pays, où le judaïsme est installé depuis une époque mal connue. Au VIe siècle, le signe même de l’intérêt que portent les Axoumites à la péninsule Arabique consiste dans les expéditions répétées de troupes et la longue occupation du Yémen occidental par les Éthiopiens.

L’Afrique du Nord

La partie nord du Sahara est progressivement occupée, depuis le milieu du Ier millénaire avant J.-C., par les berbérophones; les cultures anciennes des zones tout à fait septentrionales sont bien connues mais difficiles à attribuer à tel ou tel groupe humain; sur les franges côtières, des occupants étrangers se succèdent. Les Grecs installent des cités (Pentapole), au VIIe siècle avant J.-C., en Cyrénaïque. Depuis 814, les Phéniciens ayant fondé Carthage contrôlent le bassin occidental de la Méditerranée; l’expansion carthaginoise paraît assez faible vers le sud; au contraire, elle s’étend loin sur mer; peut-être faut-il retenir un périple fort contesté, attribué à Hannon (vers 500) en direction des côtes occidentales d’Afrique. Les Numides, sous la conduite de Massinissa, aident Rome à détruire Carthage (146); puis ils sont soumis par les Romains; ceux-ci créent, en Tunisie actuelle, la province d’Africa, où leur occupation urbaine et rurale est dense. Mais l’intérieur du continent est totalement aux mains des Berbères (éleveurs de dromadaires, surtout à partir du Ier siècle de notre ère) qui harcèlent les régions occupées par les Romains; ces derniers étendent toutefois leur contrôle jusqu’au nord du Maroc actuel (Maurétanies). Ils doivent se protéger contre les nomades chameliers par la création d’un limes comparable à celui qui, en Europe, les protège des Germains. Après le IIIe siècle, le christianisme est très présent: mais il est divisé en sectes hostiles. En 429 après J.-C., les Vandales conquièrent la province d’Africa; l’intérieur est abandonné aux Berbères. Le témoignage du riche tombeau d’une reine berbère (Tin Hinan) sur les chemins du sud, celui des grands tombeaux berbères du Nord-Ouest attestent l’importance des royaumes africains.

L’Afrique occidentale

Dans le delta intérieur du Niger, une vive activité agricole existe au moins depuis le IIe millénaire avant J.-C. Des cultures complexes s’y développent, dont le signe, aujourd’hui reconnu par les archéologues, consiste à la fois dans l’apparition d’une ville (Jenné Jeno) au plus tard au IIe siècle avant J.-C. et par l’occupation dense de quelque huit cents tertres, à l’abri des inondations, dès le début du Ier millénaire après J.-C. Plus à l’est, le plateau du Bauchi, au Nigeria, a livré les très beaux vestiges d’une production de terres cuites, le plus souvent anthropomorphes, datées en laboratoire entre le VIIe siècle avant J.-C. et le IVe après J.-C: cette production, dans une zone où la présence humaine était déjà forte à l’époque précédente, permet de penser à une exploitation ancienne de l’étain du Bauchi. Plus à l’est encore, dans la cuvette tchadienne, riche en eau, de nombreux groupes humains sont également installés: il en est ainsi, en particulier, dans une région aujourd’hui totalement déserte, le Ténéré, où les preuves d’activité agricole remontent au-delà de 4000. Au sud du Nigeria, les Yoruba sont présents, et Ife prend de l’importance dès le VIe siècle. Il est vraisemblable qu’il y a eu des échanges entre tous ces points de sédentarisation, bien que nous les connaissions mal.

L’Afrique centrale et orientale

La cuvette du lac Victoria abrite, depuis des millénaires, des pêcheurs sédentaires, chez lesquels pénétrent très lentement l’agriculture et l’élevage; la densité d’occupation humaine est déjà forte dans cette région. Le fait le plus marquant est constitué par l’expansion de groupes humains ayant en commun l’usage de langues bantou. Le point de départ de leur expansion, qui intéresse déjà, avant 500, la majeure partie des régions africaines au sud de l’équateur, est encore discuté. Mais de grands progrès viennent d’être réalisés, au Cameroun méridional, au Gabon et au Congo, en particulier à cette époque.

L’Afrique méridionale

Elle est encore occupée, pour l’essentiel, par les chasseurs-cueilleurs Khoisan auxquels les Bantouphones disputent progressivement le terrain; dans la boucle du Limpopo et au Natal actuel, la production de fer et de cuivre est attestée dès le IVe siècle après J.-C.

Le fer

Les plus remarquables découvertes depuis 1975 concernent la production de fer; on peut dire en gros qu’elle est attestée à la fin du IIe millénaire avant J.-C., au Ténéré et peut-être au Cameroun, qu’elle l’est certainement dans la première moitié du Ier millénaire au Cameroun, au Gabon, au Nigeria, au Rwanda et au Burundi; qu’elle l’est, enfin, dès le début de notre ère dans un grand nombre de régions du continent. Bien entendu, la production de ce métal transforme profondément la vie des sociétés agricoles. Si l’on ajoute l’introduction des plantes asiatiques (riz, bananes) par la façade de l’océan Indien et la pénétration, après 1200 ou 1000 avant J.-C., du zébu asiatique, résistant bien aux difficiles conditions de vie que connaît l’Afrique, on voit qu’avant 600 après J.-C. toutes les conditions sont réunies sur l’ensemble du continent pour que se développent les sociétés dont nous connaissons aujourd’hui la naissance et la continuité historique.

3. 600-1450

L’Afrique septentrionale

Après la mort du Prophète, les Arabes, maîtres du Proche-Orient, envahissent l’Égypte en 640, puis la Cyrénaïque d’où ils lancent des reconnaissances jusqu’aux abords du lac Tchad. En 670, ils fondent Kairouan, dans l’ancienne province d’Africa, alors dénommée Ifriqiya. Ayant vaincu les résistances berbères les plus dures, en 711, les Arabes passent en Espagne.

En Ifriqiya, point d’appui fort des Ommeyades de Damas, puis des Abbassides de Bagdad, les gouverneurs locaux constituent, au IXe siècle, une dynastie relativement durable: les Aghlabides; plus à l’ouest, dès la fin du VIIIe siècle, autour de Fès qu’ils fondent, des réfugiés d’Orient, les Idrissides, constituent aussi des royaumes, parfois éphémères, mais qui ne disparaissent définitivement qu’au Xe siècle. Installés à Tahart, d’autres réfugiés orientaux créent un ensemble politique et religieux original, obéissant aux principes du kharidjisme et indépendant de Bagdad; dès le dernier quart du VIIe siècle, Tahart est en relation avec Gao, sur le Niger.

En 910, les Fatimides, adversaires shi‘ites du califat abbasside, bousculent l’ordre antérieur et s’installent d’abord en Ifriqiya puis en Égypte, après 969. Le califat fatimide, qui dure jusqu’au dernier quart du XIIe siècle, devient une grande puissance politique, économique et religieuse qui domine à la fois les relations avec l’Afrique occidentale jusque vers 950 et le commerce de la mer Rouge et de l’océan Indien. La présence des Fatimides est très importante dans l’histoire de l’Afrique. Contre elle, les califes ommeyyades d’Espagne tentent, après 980, d’unifier l’ouest du Maghreb et de contrôler à leur tour les routes de commerce vers l’Afrique de l’Ouest. Les califats d’Espagne et d’Ifriqiya sont aidés pour les relations transsahariennes plus ou moins volontairement par de grandes confédérations berbères, spécialement les Lamta, les Massufa, les Lamtuna, les Djudala, qui résident entre Sous marocain et Sénégal. Pressés par la puissance de la conquête chrétienne qui gagne vers le sud, les juristes sunnites-malikites d’Espagne et du Maroc suscitent, au sud, un mouvement des Sahariens, connu dans l’histoire sous le nom d’Almoravides. Ceux-ci, entre 1050 et la fin du XIe siècle, unifient, pour la première fois, un vaste ensemble de terres musulmanes du Sénégal à l’Ebre. Mais, au milieu du XIIe siècle, ils sont remplacés, au Maroc, puis en Espagne et en Ifriqiya, par les Almohades, autre dynastie berbère née des Masmuda de l’Atlas; sous les Almohades, les dernières traces du christianisme ancien disparaissent. Un siècle plus tard, contestés à leur tour, les Almohades sont remplacés par trois dynasties, l’une à Tunis, une autre à Tlemcen, la troisième au Maroc, qui se disputent le contrôle des relations avec le Sud. Pendant ce temps, depuis la fin du XIe siècle, les Fatimides ont été remplacés en Égypte par une famille d’obédience sunnite, les Ayyubides, qui conduisent une contre-offensive victorieuse contre les États francs de Syrie-Palestine. Toute l’Afrique septentrionale musulmane s’affaiblit peu à peu, à cause des rivalités entre cours et de la pression militaire et économique croissante des chrétiens. S’y ajoute, au XIIIe siècle, l’invasion mongole qui ravage tout l’Orient arabe; en Égypte, les Ayyubides cèdent la place aux Mamelouks.

La Nubie et l’Éthiopie

Au XIVe siècle, le royaume de Dongola, qui avait su maintenir son indépendance, disparaît, conquis par les Mamelouks. Le royaume d’Aloa survit obscurément.

L’Éthiopie chrétienne perd le contrôle du commerce de la côte de la mer Rouge au profit des musulmans; ceux-ci progressent vers l’intérieur, en particulier par la vallée de l’Awash. Isolée après la disparition de la puissance d’Axoum, l’Éthiopie gagne vers le sud. Au début du XIIe siècle, la dynastie Zagoué s’installe à Roha, au cœur des montagnes; le roi Lalibela y fait creuser de belles églises souterraines. En 1270, une autre dynastie prend la place des Zagoué; elle cherche à unifier, avec l’aide de l’Église éthiopienne, les territoires entre Axoum et le lac Tana; pour assurer sa légitimité, cette dynastie fait forger une légende de toutes pièces qui fait remonter ses origines à une union entre Salomon et la reine de Saba.

L’Afrique occidentale

Déjà organisée, l’Afrique occidentale fournit, à la demande des maîtres musulmans qui en ont besoin pour leurs ateliers monétaires, des quantités croissantes d’or, sans cependant qu’ait jamais été atteinte la dizaine de tonnes par an. Des États (dont parlent les sources arabes, mais qui sont, à l’évidence, plus anciens en général que le IXe siècle), y apparaissent, où s’établissent des relations commerciales régulières entre nord et sud du Sahara. Gao et Gh na sont deux des plus anciens de ces États, dans la zone sahélienne; ils surveillent, au profit du Sud, importations du Nord et exportations d’or. Plus à l’ouest, dans la boucle du Sénégal, le Takrur prend une grande importance au Xe siècle; des Takruriens, convertis à l’islam, participent à la conquête almoravide, et Takrur sert d’intermédiaire, pour un temps, entre commerçants du Nord et zones productrices d’or.

À partir du XIe siècle surgit, plus au sud, correspondant à la Guinée et au Mali actuels, un État beaucoup plus puissant, qui va dominer les relations entre Afrique occidentale et Méditerranée pendant plusieurs siècles, le Mali. Connu d’abord par le héros auquel la tradition attribue sa fondation au XIIIe siècle, Sunjata, le Mali l’est ensuite, au XIVe, en raison du faste déployé par le mansa Kanku Musa lors d’un pèlerinage célèbre (1324), dont les échos parviennent en Occident quelques décennies plus tard. Le Mali est maître de vastes territoires (ce qui conduit à lui attribuer le nom d’Empire), du Sénégal à Gao et, au sud, jusqu’à la forêt. Jusqu’au XVIe siècle, où les Songhay de la boucle du Niger s’émancipent de la domination malienne et reprennent à leur profit le contrôle du commerce saharien, le Mali est une grande puissance, avec laquelle doivent compter aussi bien le Maroc que l’Égypte des Mamelouks puis des Ottomans.

Au nord du Tchad, le Kanem, où règne depuis la fin du XIe siècle une dynastie musulmane, étend son influence de plus en plus loin vers le nord; au sud du lac, les populations, mal connues encore et désignées sous le nom de Sao, fournissent probablement une partie des esclaves exportés vers la Méditerranée dès le début de l’ère chrétienne.

En pays yoruba, après la période resplendissante d’Ife, qui a laissé de grandes œuvres, commence la construction du royaume du Bénin avec lequel les Européens entrent en contact à la fin du XVe siècle, mais qui n’est que l’un des royaumes côtiers, entre Sénégal et Niger.

L’Afrique centrale et orientale

Le royaume de Kongo a, dès le XIVe siècle, une «capitale», Mbanza, située dans l’Angola actuel; les rouages institutionnels du royaume sont établis: les relations des Kongo avec les Teke demeurent conflictuelles, peut-être en partie au sujet de l’exploitation de mines de cuivre du Niari.

Toute la partie orientale du continent, totalement inconnue des Arabes, est, selon leurs écrivains, peuplée de Zandj: ce sont assurément des Noirs, dont certains ont été exportés comme esclaves vers la Chine et vers la Perse dès le VIIIe siècle. Leur vie est très mal connue encore, malgré quelques descriptions, toutes réalisées depuis la côte: on sait qu’ils sont agriculteurs et élèvent des bœufs. Les Zandj associent probablement des populations nilotes, koushites et surtout Bantouphones de l’intérieur. Ils sont en contact avec les comptoirs commerçants de la côte, ce contact permet le développement rapide, après le IXe siècle, d’une langue qui facilite les rapports entre Africains – il s’agit du bantou auquel sont associés des emprunts à l’arabe et au persan – et visiteurs étrangers: le kiswahili, dont la diffusion dans l’intérieur a été grande, jusqu’à nos jours. Les navigateurs asiatiques, très présents encore au Xe siècle, cèdent progressivement la place aux arabo-persans, maîtres des comptoirs côtiers.

Au XIe siècle, l’organisation d’un pouvoir riche installé dans une capitale, Mapungubwe, montre, comme en Afrique occidentale, la rapide progression vers une société complexe à échanges lointains: cette région vend du fer à l’Inde. Au nord, sur le plateau des Shona, l’exploitation de l’or s’accroît, à partir du Xe siècle, à la demande des musulmans, et d’abord des Fatimides d’Égypte: une très grosse agglomération rassemble l’or à exporter, Zimbabwe; au XIVe siècle, elle est le siège d’un pouvoir puissant et riche. Au sud de Mapungubwe et de Zimbabwe commence un pays qui fait peur et où les navigateurs arabes se hasardent peu; mais ce pays est visité, au début du XVe siècle, par des expéditions navales chinoises sans lendemain; il n’empêche que les Chinois sont les premiers à fournir une carte de l’Afrique qui en définit à peu près les contours réels.

L’histoire de Madagascar fait toujours l’objet de recherches, et les disputes d’école vont bon train. L’archéologie montre la présence d’éléments «inattendus»: des pêcheurs sur la côte sud-ouest, sans habitat fixe, dès le Ve siècle; des fabricants de fer, au sud, en pays Antandroy dès le XIe. Sur le plateau de l’intérieur, les fouilleurs ont repoussé jusqu’au IXe siècle la datation des sommets de collines fortifiés, fortifications d’ordinaire attribuées aux migrations austronésiennes. Au-delà des batailles idéologiques, il reste beaucoup à faire pour établir clairement ce qu’ont été les premiers siècles de présence humaine à Madagascar. Des Arabes ou des musulmans d’autres origines créent, sans doute en relation avec les Comores (où la plus ancienne mosquée retrouvée date du Xe siècle), des comptoirs prospères, essentiellement commerciaux et sans grande influence religieuse; d’autres migrants musulmans s’installent sur la côte sud-est, ils y introduisent l’écriture arabe mais deviennent rapidement malgachophones; l’existence d’une langue commune à toutes les populations de l’île, malgré les diversités régionales et dialectales, est un sujet d’étude intéressant qui est loin d’être épuisé.

4. 1450-1850

L’arrivée des Européens sur les côtes transforme profondément les conditions de vie du continent, jusque dans l’intérieur, même si les Européens se sont presque toujours bornés à installer des comptoirs sur une étroite bande côtière, leurs exigences commerciales, par le relais de souverains ou de commerçants africains, vont peu à peu ébranler presque toutes les sociétés anciennes.

Les Portugais

L’unité de leur royaume achevée, les Portugais se lancent à la conquête de territoires africains; dès 1415, ils prennent Ceuta; peu à peu, ils transforment l’économie marocaine, affaiblie sous des dynastes évanescents, en satellite de l’économie portugaise. Longeant les côtes vers le sud, ils reprennent des itinéraires que beaucoup d’autres ont jalonnés avant eux, Arabes, Catalans ou même Italiens, sans jamais, cependant, établir de colonies fixes. L’atout des Portugais réside dans la mise au point d’un navire de faible tirant d’eau, léger et souple, capable de remonter le cours des fleuves: la caravelle; celle-ci va servir à la circumnavigation de l’Afrique. En 1454, la presqu’île du Cap-Vert est atteinte; en 1462, la Sierra Leone; en 1475, le fond du golfe de Guinée, la côte du Cameroun, São Tomé; en 1482-1483, Diogo Cao explore l’embouchure du Congo, qui paraît un moment susceptible de conduire vers le mystérieux Prêtre Jean, allié de rêve contre les musulmans. En 1488, Bartolomeu Dias passe le cap de Bonne-Espérance et démontre que la côte du continent, au-delà, s’infléchit vers le nord. Jusque-là, on a suivi les côtes. L’expédition de Vasco de Gama, en 1497-1498, profite des vents favorables dans l’Atlantique intertropical, en direction de l’Amérique, puis se rabat plein est vers le Cap; il découvre ensuite la côte orientale, depuis si longtemps fréquentée par toutes sortes de marins, experts en constructions navales, en techniques de navigation et en astronomie. Quelques années plus tard, les Portugais se rendent maîtres de la route de l’Asie, source d’énormes richesses, et cela d’autant plus aisément qu’en Méditerranée à ce moment un duel implacable est engagé entre Vénitiens et Ottomans; ces derniers ont volé de succès en succès depuis la prise de Constantinople (1453), d’où ils menacent le flanc sud-est de l’Europe, et celle de l’Égypte (1516), d’où ils gagnent à la fois l’Afrique orientale par mer et l’Afrique septentrionale jusqu’aux abords du Maroc. La puissance ottomane, dont le rôle africain est certain mais encore peu étudié, laisse le champ libre à l’expansion portugaise.

Après quelques hésitations sur l’utilité d’une installation forte à Arguin, les Portugais construisent, après 1482, le fort de São Jorge da Mina (Ghana actuel); dès 1493, São Tomé devient la plaque tournante de leur commerce entre Congo et Bénin; très vite, ils y stockent des esclaves vendus ensuite aussi bien en Afrique occidentale (Ashanti) qu’en Europe, ou dans les îles à sucre de l’Atlantique. Le royaume de Kongo subit une très forte pression des Portugais; après la conversion du roi Afonso Ier (1507-1543), les trafiquants de São Tomé mais aussi la Couronne portugaise exploitent en grand les faiblesses, plus ou moins entretenues par eux, du royaume pour obtenir le maximum d’esclaves; ceux-ci remplacent en quantité ceux d’Afrique occidentale, largement exportés, dès le dernier quart du XVe siècle, vers les Canaries et les ports ibériques. En 1576, une colonie portugaise est créée au sud, en Angola, jusque-là dépendant du Kongo.

En Afrique orientale également, l’activité portugaise a de grandes répercussions. Ayant suscité la naissance du Monomotapa, rival du Zimbabwe, apparemment plus docile pour le trafic de l’or, les Portugais éprouvent cependant de grandes déconvenues dans ce domaine; ils ne s’intéressent plus guère à Sofala et à sa région, lorsque apparaissent les immenses profits que procurent les épices asiatiques. À Madagascar, qu’ils découvrent en 1500, ils détruisent les comptoirs arabo-musulmans mais ne parviennent pas à créer d’établissements durables.

Plus au nord, au contraire, ils tiennent solidement, malgré les offensives musulmanes, les ports qui servent pour le commerce asiatique en utilisant les deux moussons. Malindi se rallie à eux; Kilwa et Mombasa, résistantes, sont détruites.

Dans la Corne de l’Afrique, enfin, où, en 1527, Mohammed Gragne ravage l’ensemble des terres éthiopiennes, provoquant des destructions énormes, qui nous privent de la plupart des sources anciennes, les Portugais tentent d’intervenir. Ils sauvent, en 1543, les restes de l’Empire du désastre définitif, alors que la progression des Oromo depuis le Sud gagne à son tour les plateaux; mais l’interventionnisme religieux abusif des Portugais amène le souverain éthiopien à chasser ces défenseurs trop entreprenants. L’Éthiopie se ferme, divisée, meurtrie, menacée au sud et à l’est pour plusieurs siècles.

Plus loin encore, à l’intérieur du continent, les Ottomans achèvent la mise au pas de la vieille Nubie chrétienne; le royaume d’Aloa, à son tour, succombe; il passe aux mains d’une dynastie musulmane: celle des Funj.

L’encerclement de l’Afrique par les Portugais a eu des conséquences importantes. Conséquences humaines d’abord. Ils ont tenté, dans certains cas, des formes de colonisation humaine: aux îles du Cap-Vert et dans la presqu’île du même nom; les nouveaux arrivés ont été très vite absorbés dans la masse des populations africaines. Surtout, l’Afrique, décevante quant aux produits que l’on peut en tirer, même dans le cas de l’or, devient, en quelques décennies, le réservoir de main-d’œuvre servile dans lequel tous les Européens vont puiser pendant quatre siècles; on estime que, à la fin du XVIe siècle, un million d’esclaves a déjà été transplanté. Les effets de cette saignée s’ajoutent à ceux, plus lents, de la vieille traite musulmane, contre laquelle les sociétés africaines avaient appris à se défendre.

Les conséquences furent aussi d’ordre économique. Les Portugais, un moment seuls maîtres de la route de l’Asie, ont accumulé de grandes richesses et suscité la jalousie d’autres pays européens: la concurrence apparaît dès la fin du XVIe siècle. Ils ont contribué largement à introduire sur le continent africain des plantes nouvelles, venues d’Amérique: manioc, maïs, tomate, patate, haricot, qui vont être rapidement adoptées pour leur valeur nutritive; au contraire, les Portugais ont échoué dans les tentatives d’acclimatation de plantes européennes comme le blé.

La présence européenne transforme les équilibres anciens en zone équatoriale et en Afrique orientale; elle a également des effets indirects en Afrique occidentale.

Le Songhay a cru pouvoir profiter de l’affaiblissement marocain pour s’emparer des mines de sel du désert et renforcer sa domination sur le commerce saharien. L’Empire songhay, qui a relégué vers le sud la puissance du Mali, a développé ses relations avec l’Égypte et l’Orient; la victoire d’une dynastie musulmane – celle des Askiya – l’a mis au premier rang des pays musulmans au sud du Sahara. Cependant, au Maroc, à la fin du XVIe siècle, la dynastie saadienne, venue du sud, repousse les Portugais et prend l’offensive contre les Songhay. Le 12 avril 1591, à Tondibi, l’armée songhay est totalement défaite; les Askiya se réfugient plus au sud, sur le cours inférieur du Niger. L’occupation marocaine du Soudan central, centrée sur Tombouctou, laisse en place des familles métissées, les Arma, qui laissent échapper le commerce du Sud. Ces Arma perdent de leur importance; les pouvoirs réels s’organisent plus au sud. Autour de Ségou, les Bambara, mandéphones, créent un écran entre les zones productrices d’or et les Arma. Dans la boucle du Niger, la puissance des royaumes moose (mossi) et l’accord que ceux-ci passent avec leurs propres commerçants, moréphones, les Yarsé, convertis à l’islam, bloquent également la pénétration directe des «Marocains» vers le sud.

Des mouvements de grande ampleur ont aussi commencé, depuis le milieu du XVe siècle, dans la boucle du Sénégal et sur les côtes atlantiques. Le Djolof a pris la succession de l’ancien Takrur; mais il est concurrencé par l’expansion des Peuls, qui gagnent, depuis le Fouta-Toro sénégalais, à la fois le Fouta-Djalon guinéen et la vallée du Niger; l’expansion des Peuls s’accélère au cours des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, faisant des Peuls la plus spectaculaire puissance musulmane d’Afrique de l’Ouest. Sur les côtes, nombre de petits princes entrent en contact commercial avec les Européens et participent, de plus ou moins bon gré, aux échanges que proposent ceux-ci.

À l’est du bas Niger, les cités-États haoussa, musulmanes, jouent un rôle croissant dans les échanges entre cuvette tchadienne et Niger, entre Nord et Sud également. Elles rencontrent à l’ouest la concurrence des Yarsé, à l’est l’hostilité du nouveau royaume du Bornou, installé en partie sur les ruines de Kanem, près du lac Tchad. Chacun défend ses chances et celles de ses dépendants, face à une pression extérieure accrue. L’Afrique se trouve, pour la première fois de son histoire, totalement encerclée.

Au cours d’une évolution compliquée des relations inter-européennes apparaissent sur les côtes d’Afrique, dès le XVIe siècle, des concurrents de plus en plus implacables pour les Portugais; ceux-ci sont d’abord dessaisis de leurs comptoirs, à l’exception de São Tomé et des îles du Cap-Vert, par les Hollandais, en pleine expansion navale; les navigateurs néerlandais, qui ont remplacé largement les Portugais dans le commerce des épices asiatiques, fondent, en 1652, une colonie au Cap; de là, leur influence gagne vers l’est, repoussant ou absorbant les Khoisan, jusqu’à ce que, au XVIIIe siècle, le contact direct soit établi entre fermiers boers et bantouphones, présents depuis des siècles: une lutte très dure s’engage pour la possession des terres. Les Anglais, les Français, des Danois, des Brandebourgeois suivent l’exemple hollandais. Les Français, en 1638, ont fondé Saint-Louis du Sénégal, d’où ils tentent d’obtenir l’or du haut fleuve et la gomme de Mauritanie. Chaque État européen organise des compagnies, auxquelles sont confiés les comptoirs et la gestion du commerce africain.

La «marchandise» le plus demandée par les Européens est, de très loin, la main d’œuvre noire destinée aux cultures de canne à sucre qui se développent dans les îles de l’Atlantique et en Amérique, et aussi à l’exploitation des mines d’argent du continent américain. La concurrence entre Européens permet aux Africains d’améliorer peu à peu les termes de l’échange. Il reste que le XVIIe siècle et surtout le XVIIIe sont les moments forts de la traite des esclaves. Au moins quinze millions d’êtres humains ont été déportés vers l’ouest durant cette période et encore pendant la première moitié du XIXe siècle; à ce chiffre (estimation basse que beaucoup d’historiens jugent insuffisante), il faut ajouter les pertes pendant la traversée (au moins 20 p. 100 des partants) et les ravages occasionnés sur le continent africain lui-même. La traite est le fait le plus important qui se soit produit dans l’histoire de ce continent; par sa brutalité, par le fait qu’elle ne met pas fin, pour autant, à une traite musulmane plus modeste mais régulière, par le fait que cette dernière, à son tour, surtout en Afrique orientale, s’amplifie, elle affecte, directement ou non, toutes les parties du continent. Certains royaumes africains s’y associent, de gré ou de force, en Afrique de l’Ouest, dans le golfe du Bénin (Ashanti puis Dahomey), en Afrique centrale (Kongo, Angola). Une véritable «géographie» des régions les plus favorables aux prises est connue des marchands européens. Les noms de ces zones sont parfois restés jusqu’à l’époque coloniale.

Les sociétés africaines se sont organisées pour résister aux raids esclavagistes: d’abord en renforçant les solidarités villageoises; puis en constituant, dans des zones faciles à défendre, de véritables réduits-refuges; ainsi font les Kabyé du Togo; ainsi aussi les habitants du Rwanda et du Burundi actuels qui ne laissent pénétrer jusqu’à eux aucun marchand esclavagiste. On peut multiplier les exemples: l’important est que l’Afrique se morcelle du fait de la traite, en zones de culture et de développement différentes.

Madagascar n’est pas épargnée par ce mouvement, ni les îles voisines; il s’y constitue, en réponse, comme sur le continent, des entités politiques durables; celle que les Européens vont le mieux connaître et qui va leur résister le plus longtemps s’installe sur les plateaux centraux de l’Imerina. Les souverains mérina, après avoir protégé leur royaume des contacts extérieurs, vont, au XIXe siècle, tenter d’unifier l’île sous leur direction. Les réactions les plus spectaculaires se produisent en Afrique occidentale. Par un effet qui semble parfois paradoxal, les confréries musulmanes deviennent, contre les monarques et les guerriers complices de la traite, les adversaires déclarés de celle-ci. Des «révolutions islamiques» mettent à mal du Sénégal au Cameroun des pouvoirs anciens, accusés à la fois de mal défendre les populations et d’être des musulmans laxistes. Les Peuls s’illustrent particulièrement dans l’effort (djihad ) fait pour transformer les sociétés africaines, sous la conduite de Ousman dan Fodio, à la fin du XVIIIe siècle. L’une des conséquences inattendues de la traite est le progrès de l’islamisation des sociétés d’Afrique noire, le plus spectaculaire qui ait jamais été enregistré auparavant. Ce fait va peser lourd au moment de la colonisation.

L’abolition de la traite; transformations internes de l’Afrique

Les guerres de Napoléon amènent l’Angleterre à s’emparer de Maurice et du Cap qui lui seront cédés en 1815. Le traité de Vienne pose le principe de l’abolition de la traite des Noirs. Combattue par des Anglais à cause de leurs convictions religieuses (Granville, Sharp, Clarkson, Wilberforce) et par les philosophes français (l’Encyclopédie , Raynal, les «Amis des Noirs»), abolie par la Convention, rétablie puis supprimée par Napoléon, abolie par le Parlement anglais en 1807, la traite, en fait, se poursuit pendant un demi-siècle, plus ou moins clandestinement, mais abondamment, dépassant certaines années cent mille embarqués. Les divisions navales anglaises et françaises, surtout les premières, croisent le long des côtes, en s’efforçant d’arrêter les négriers; leurs bases (Gorée, Grand-Bassam, Gabon pour les Français; Gambie, Freetown, Lagos pour les Anglais) vont devenir plus tard le point de départ de nouvelles colonies. Vers 1850, la traite atlantique décline; quarante ans plus tard, elle a disparu.

L’occupation anglaise du Cap conduit de nombreux Hollandais (Boers) à émigrer sur les plateaux intérieurs; c’est le Grand Trek; ils fondent les républiques d’Orange et du Transvaal, et envahissent le Natal, dont les Anglais occupent la côte. En Méditerranée, les Français, en 1830, à la suite d’un conflit local, occupent Alger, puis étendent leur conquête à l’Algérie entière jusqu’à la bordure du Sahara. L’occupation européenne, en 1850, se borne encore à ces extrémités, sud et nord, à quelques rares points de côte et aux deux franges de colonisation portugaises en Angola et au Mozambique.

Des mouvements politiques continuent dans de nombreuses contrées africaines. Après l’expédition de Bonaparte, le pacha d’Égypte, Méhémet Ali, saisit le pouvoir et, de 1820 à 1830, s’empare de la Nubie et du royaume Funj. En 1810, Hamadou Cheikou fonde un royaume théocratique dans le Macina et s’empare de Djenné. Les Ashanti entrent en conflit avec les Anglais de la Côte-de-l’Or, et leur infligent une défaite.

Les royaumes des savanes du Sud, Kuba, Luba, Lunda, s’organisent et prolifèrent. Les pombeiros , métis portugais d’Angola, les fréquentent pour diverses traites, dont celle des esclaves. Les Nyamwézi (intérieur de la Tanzanie actuelle) organisent un trafic de cuivre et d’esclaves qui va du Katanga à la côte Est. Zanzibar, où est installé en 1832 le sultan de Mascate, Seyid Saïd, est devenu la capitale et le centre commercial de la côte; ses plantations de girofle prospèrent grâce aux esclaves noirs; la traite orientale des esclaves se développe toujours plus loin dans l’intérieur.

En 1807, chez les Ngoni du Natal, Chaka fonde la nation zoulou, sur une organisation de guerre permanente; ses voisins, vaincus, s’enfuient, puis ses lieutenants quittent à leur tour Chaka, atteint de folie sanguinaire, et qui sera tué par les siens en 1828. Les Zoulou restés sur place combattent successivement les Boers et les Anglais. Les émigrés vont conquérir les royaumes dans le Nord (Matabélé, Makololo, Nyassa).

Madagascar franchit un pas décisif vers l’unité. Andrianampoinimerina (1787-1810) unifie son pays, puis le plateau central. Son fils, Radama Ier, suit son dessein en conquérant les deux tiers de l’île; il reçoit des Européens, modernise son armée, autorise le christianisme. Sa mort (1828) amène une réaction mais les conquêtes sont conservées.

À la découverte de l’Afrique intérieure

Les Européens n’avaient fréquenté que les côtes; le large mouvement de curiosité scientifique du XVIIIe siècle, qui avait poussé aux grands voyages maritimes, favorise désormais leur découverte de l’Afrique intérieure. L’African Association, fondée par sir Joseph Banks, ancien compagnon de Cook, y envoie en 1795 Mungo Park, qui, de Gambie, parvient au Niger à Ségou. Dans un second voyage, en 1805, il s’embarque sur le fleuve et disparaît. En 1823-1825, Denham et Clapperton partent de Tripoli, munis de recommandations diplomatiques, traversent le Sahara, atteignent le Tchad et séjournent au Bornou dans l’empire peul. Clapperton, revenu en 1825, par la côte Sud, meurt, laissant à son domestique, Lander, la gloire de découvrir, en 1830, le cours du bas Niger. C’était une voie de pénétration inespérée vers l’intérieur, mais Mac Gregor Laird, qui remonte le fleuve en vapeur, est arrêté par la malaria.

À côté de ces tentatives gouvernementales et capitalistes plus ou moins bien dotées, la découverte est le fait de tentatives individuelles: Mollien, en 1818, parcourt l’intérieur du Sénégal et le Fouta-Djalon; René Caillé, de 1827 à 1829, réussit, en se faisant passer pour musulman, à pénétrer de Guinée dans Tombouctou, puis, traversant le Sahara, à atteindre le Maroc; le missionnaire Livingstone, parti d’Afrique du Sud, commence sa glorieuse carrière, en 1846, en parcourant le Kalahari. La plus spectaculaire de ces explorations est celle qui, au milieu du siècle, conduit à la découverte des sources du Nil. Les plus nombreuses préparent directement la prise de possession du bassin du Zaïre.

5. Depuis 1850 jusqu’à la décolonisation

Encore limitée jusque vers 1880, la politique coloniale européenne aboutit, après cette date, au partage presque total du continent.

1850-1880

L’avance européenne est prudente et les hommes d’État réticents. L’intérêt commercial de l’Afrique est fort limité, ses richesses douteuses, sa réputation sanitaire mauvaise. Ce serait folie de coloniser, c’est-à-dire dépenser de l’argent et des hommes pour un profit douteux, surtout dans une période de libre échange. Le développement industriel en Europe n’a pas encore atteint le point de saturation des marchés qui oblige à chercher des débouchés nouveaux. L’Afrique peut tout au plus fournir certaines matières premières, dont l’intérêt est encore discuté.

La suppression de la traite des Noirs a amené les commerçants à chercher des produits de remplacement. L’huile de palme, récoltée tout le long du golfe de Guinée, sert à faire du savon, d’abord en Angleterre, puis à Marseille. Bordeaux a découvert l’utilisation de l’arachide sénégalaise pour l’huile. Ce sont des trafics côtiers. Au contraire, la recherche de l’ivoire, produit de luxe, amène à s’enfoncer dans l’intérieur et provoque le développement de la traite orientale. Les marchands d’ivoire, surtout arabes, se rendent au Soudan nilotique, depuis Khartoum, et en Afrique orientale, depuis Zanzibar; ils ramènent des esclaves portant les défenses. Ce trafic déborde même dans la cuvette du Congo; il contribue, avec la traite traditionnelle par le Sahara, à émouvoir en Europe ceux qui lisent les récits des explorateurs et des missionnaires et à les intéresser à l’Afrique.

En 1850-1856, Barth parcourt le Tchad et le Niger et en inventorie minutieusement les peuples. À partir de 1850, Livingstone découvre le haut Zambèze, traverse l’Afrique de Luanda à Quelimane, découvre les lacs Nyassa et Bangouelo où il meurt en 1873. Burton et Speke, en 1858, ont atteint le Tanganyika. Speke, en 1860-1863, longe le lac Victoria et le haut Nil; Baker découvre le lac Albert; Schweinfurth parcourt le «Pays des rivières»; Cameron traverse l’Afrique par les savanes du Sud; Duchaillu et Brazza pénètrent la grande forêt gabonaise; Duveyrier et Rohlfs fréquentent le Sahara; Nachtigal explore les contrées inconnues du Tibesti et du Darfour. Le dernier grand problème est résolu par Stanley: après avoir retrouvé Livingstone sur le Tanganyika, il reconnaît les côtes des Grands Lacs, puis embarque sur le mystérieux Loualaba, découvert par Livingstone, et s’aperçoit qu’il s’agit du Congo (1874-1877). En 1854, le docteur Baikie a démontré, lors d’une expédition sur le bas Niger, que la quinine, isolée en 1820 par Pelletier et Caventou, pouvait non seulement soigner, mais prévenir la fièvre paludéenne. Dès lors, l’Afrique est ouverte aux initiatives européennes.

Celles-ci, cependant, restent limitées. La seule extension notable est celle des Français au Sénégal. Faidherbe, officier du génie, est nommé gouverneur en 1854; en dix ans, par une série de campagnes militaires mêlées d’action politique, il transforme les deux comptoirs précaires de Saint-Louis et de Gorée en une colonie unifiée, défendue par des postes tout le long du fleuve et prête à l’expansion. Il a forgé l’arme en créant les «tirailleurs sénégalais» et facilite la soumission en maintenant les chefs africains sous l’autorité française. Républicain, il est partisan des empires coloniaux, où il voit une œuvre d’unification et de progrès.

Canal de Suez et États africains

Une révolution intervient dans les communications maritimes: en 1869 est inauguré le canal de Suez, ouvrant une nouvelle route, le long de laquelle les Européens vont créer les escales.

Le khédive Ismaïl, qui a favorisé la création du canal, a poussé aussi l’Égypte à l’expansion, annexant les Nilotes du Sud-Soudan et les côtes de la mer Rouge jusqu’à Harrar. Mais ses dépenses le livrent aux capitalistes européens. Il en va de même en Tunisie. L’Algérie, après les dernières révoltes, voit grandir l’immigration européenne. Le Maroc résiste en s’isolant.

Au Soudan nigérien, des États nouveaux, transcendant les ethnies, continuent à éclore. El Hadj Omar, chef local de la confrérie musulmane tidjaniya, est rejeté du Sénégal par Fairdherbe, mais conquiert le royaume Bambara et détruit l’État peul de Cheikou Ahmadou; les Peuls font périr celui-ci, mais son fils Ahmadou conserve son empire. Plus au sud, Samory se taille un État guerrier. Dans la région côtière, la confédération Achanti reste hostile aux Anglais qui, en 1874, enverront une expédition jusqu’à leur capitale, Kumassi. Le Dahomey se renforce. L’empire Yoruba est au contraire en plein déclin; les Peuls ont confisqué le Nord; les villes luttent entre elles.

En Afrique du Sud, les Zoulou sont soumis par les Anglais après de sanglants combats. Le royaume de Madagascar, après 1861, reprend sa tentative de modernisation en 1869, la reine et son mari, le tout-puissant Premier ministre, se convertissent au protestantisme. L’île Maurice, privée d’esclaves, importe de l’Inde des coolies.

Après 1880

De 1880 à 1885 se dessine un mouvement impérialiste. Comment, d’un libéralisme soucieux de ne pas s’engager, les puissances sont-elles passées aux annexions délibérées et aux rivalités territoriales? Il semble qu’il y ait eu des motifs assez divers.

Motifs économiques: expansion industrielle, besoin de matières premières, concurrence entraînant le protectionnisme. Causes certaines, encore que l’on ait eu tendance à les exagérer. Les intérêts commerciaux ou miniers installés sur place sont à l’origine d’initiatives et d’efforts pour intéresser les organismes économiques des métropoles et engager leurs gouvernements. Leur rôle n’a été déterminant que dans certains cas et du fait d’individualités dynamiques (Goldie en Nigeria, Cecil Rhodes en Afrique du Sud). Les grands ports et certaines industries en quête de débouchés ont favorisé l’action coloniale. Mais celle-ci ne semble avoir été, dans l’ensemble, que secondairement l’œuvre des capitalistes; ceux-ci ont plus profité de la colonisation qu’ils ne l’ont suscitée.

Motifs politiques: souci de ne pas se laisser devancer. Patriotisme ombrageux de la France après 1870: ses militaires, sur place, considèrent les conquêtes coloniales comme une revanche, où l’on sert la patrie en pouvant conquérir la gloire et les galons. La tâche est relativement facile; la supériorité des armes modernes à la fin du siècle (canons, mitrailleuses) est écrasante.

Prétextes humanitaires: abolition de la traite et de l’esclavage, suppression des guerres intestines et des sacrifices humains, diffusion du christianisme; substitution d’une administration rationnelle et tutélaire au chaos des tribus et à l’oppression des tyrans locaux; apport de la civilisation moderne. Tous ces motifs, simples prétextes pour certains, apparaissent comme des tâches sacrées à beaucoup, et pas seulement aux missionnaires.

Le partage de l’Afrique

Dès 1880, les explorations prennent une allure politique. Brazza, par le Gabon, parvient au Congo. Une lutte de vitesse va s’engager contre lui et Stanley, passé au service de Léopold Ier; la zone équatoriale s’en trouve divisée entre le Congo français et l’État indépendant du Congo (qui, plus tard, deviendra le Congo belge). L’expansion française reprend depuis l’Algérie (1881, protectorat français sur la Tunisie; extension au Sahara-Nord) et le Sénégal (1883, fort à Bamako). En 1882, les troupes anglaises ont occupé l’Égypte. En 1884, Bismarck fait occuper divers points des côtes (Togo, Cameroun, Sud-Ouest africain). En 1885, il réunit la Conférence de Berlin qui pose des règles qui vont être mal respectées, en particulier le libre accès commercial aux grands bassins fluviaux. Théoriquement, aucun pays ne peut désormais revendiquer la possession d’une région sans l’occuper effectivement.

Alors se déclenche la «mêlée» (anglais: scramble ). Des missions françaises, anglaises, allemandes, belges, portugaises se lancent dans l’intérieur: c’est à qui arrivera le premier pour faire signer un traité au chef local et planter son drapeau. Certains font œuvre d’explorateurs, entre autres Binger, qui joint le Nigeria à la Côte-d’Ivoire après avoir parcouru les pays voltaïques (1889-1890). La plupart ne sont que des militaires pressés; ils ne rencontrent guère de difficultés à passer les traités: les cadeaux et la présence des troupes suffisent la plupart du temps; certains rois en signent plusieurs.

Cependant, on rencontre parfois des hégémonies solides, qu’il faut soumettre ou briser. En trois campagnes, Archinard chasse Ahmadou et annexe son empire (1890). Samory, pourchassé, résiste longtemps et n’est capturé qu’en 1898. Le roi du Dahomey, Béhanzin, qui s’est opposé à l’invasion française, se rend en 1894. Les Anglais, en 1896, détruisent la confédération Achanti. Sur le bas Niger, la Royal Niger Company, dirigée par le Goldie, crée une hégémonie politico-commerciale. De 1888 à 1898, divers traités entre puissances tracent de nouvelles frontières: lignes imaginaires en pays inconnus.

Il ne reste plus dès lors, pour chaque puissance, qu’à occuper effectivement les territoires teintés à ses couleurs sur la carte. En 1900, trois missions françaises, l’une venant d’Algérie (Foureau-Lamy), l’autre du Sénégal (Joalland-Meynier), la troisième du Congo (Gentil), parviennent ensemble au lac Tchad, non sans drames, et tuent le conquérant Rabah, qui a ravagé le Centre-Afrique et détruit le Bornou. Peu d’années après, l’Anglais Lugard soumet les empires peuls et forge l’unité du Nigeria. Les Touareg pillards voient, en un seul combat, leurs lances et leurs épées ridiculisées par les mitrailleuses, mais c’est seulement à la veille de la guerre de 1914 que le Ouadaï et le Tibesti sont soumis à leur tour, après de durs échecs. D’Alger à Brazzaville, de Dakar au Ouadaï, la France occupe un territoire continu dans l’intérieur; mais les «enclaves étrangères» des côtes sont des territoires énormes, surtout le Nigeria et la Côte-de-l’Or anglaise, et le Cameroun allemand. En 1918, les possessions allemandes sont partagées, surtout entre Anglais et Français, à titre de mandat de la S.D.N.

L’Est africain avait été auparavant partagé entre Allemands et Anglais. En Afrique du Sud, Cecil Rhodes, magnat des diamants et de l’or, fonde en 1889 la British South Africa Company, qui occupe les deux Rhodésies, malgré une protestation des Portugais. La découverte de l’or au Transvaal provoque une ruée d’étrangers et entraîne un conflit avec les républiques boers, soumises par les Anglais après une lutte acharnée (1898-1902). En 1895, les Français conquièrent Madagascar qu’unifie définitivement Gallieni. Le Soudan nilotique connaît, en 1881, la terrible insurrection du Mahdi qui chasse les Égyptiens; en 1898, Kitchener bat les «derviches», occupe Khartoum, et rencontre à Fachoda le Français Marchand, venu du Congo; la diplomatie française cède, et le Soudan devient un condominium anglo-égyptien. Le grand dessein de Rhodes, l’Afrique anglaise (du Cap au Caire), s’achève en 1918, par l’annexion de l’Est africain allemand; ce n’est qu’une chimère cartographique.

À part le Liberia forestier, création des États-Unis assez somnolente dans la forêt vierge, il n’existe plus en Afrique, après 1900, que deux pays indépendants: le Maroc et l’Éthiopie. Après des négociations qui l’amènent à céder une partie du Congo au Cameroun allemand et le Rif à l’Espagne, la France impose son protectorat au sultan marocain en 1912. Lyautey soumet les «pays de la révolte» et crée le Maroc moderne. L’Éthiopie, séparée de la mer par les colonies égyptiennes, puis européennes (Érythrée et Somalie italienne, Côte française des Somalis, Somaliland britannique), est unifiée par l’empereur Ménélik qui a repoussé, en 1896, à Adoua une invasion italienne. L’Italie, qui a annexé en 1911 la Libye turque, déclenche en 1935 contre l’Éthiopie, par ordre de Mussolini, une invasion nouvelle, dotée de moyens puissants. Le négus Haïlé Sélassié se réfugie en Angleterre.

L’affaire éthiopienne apparaît déjà anachronique. L’impérialisme a perdu sa pointe guerrière. Des mouvements d’opposition et des tendances libérales se font jour. En 1910, les Anglais ont accordé le statut de dominion à l’Union sud-africaine, où les Boers sont en majorité (parmi les Blancs, seuls dirigeants); en 1922, ils ont fait de l’Égypte un royaume théoriquement indépendant. Au Maghreb, différents partis religieux réclament des réformes. La colonisation, cependant, en 1939, surtout en Afrique noire, ne paraît nulle part menacée.

Les effets de la colonisation

Les formes politiques

On met souvent l’accent sur les différentes politiques des puissances: assimilation française, indirect rule britannique, etc. Vue théorique et abusivement simplificatrice. En fait, tous les colonisateurs, ayant à faire face à des situations semblables, avaient adopté des pratiques voisines: respect des coutumes, utilisation des chefs, séparation de fait des communautés européennes et indigènes, justice à part pour les «sujets», pas de représentation au Parlement métropolitain, commandement remis à des spécialistes (ministères particuliers, gouverneurs et administrateurs de carrière qui sont les «rois de la brousse»), souci du développement du pays, mais subordination aux intérêts métropolitains (autarcie; système douanier protectionniste; plan de mise en valeur d’après les besoins de la métropole; produits bruts qui vont s’y faire industrialiser).

Restent les nuances: l’assimilation, proclamée par la Révolution française, reste limitée à quatre communes du Sénégal dont les habitants sont citoyens, et à l’enseignement qui se fait partout en français. Les Anglais, traditionalistes, donnent plus d’importance aux rois et aux chefs. Les Allemands ont eu un commandement plus rude. Les Portugais ont exporté une population pauvre qui vit près des indigènes. Les Sud-Africains, au contraire, ont édicté une ségrégation rigoureuse.

En outre, chaque puissance doit régler sa conduite sur la situation locale. En Algérie, où la population blanche (en grande partie étrangère) est nombreuse, il a fallu l’assimiler et lui donner une représentation. Le Sénégal et Madagascar ont des conseils locaux. Les Legislative Councils des colonies anglaises admettent de plus en plus d’indigènes, nommés ou élus. Les protectorats français d’Afrique du Nord (Tunisie, Maroc) conservent des souverains et des fonctionnaires indigènes, sous le contrôle des Français. Partout cependant, le commandement reste administratif et paternaliste.

Les transformations de l’Afrique

Les résultats de l’ère coloniale sont un bouleversement des structures anciennes par l’intrusion brutale des modèles européens, mais aussi une subordination à la métropole qui sera la source de graves difficultés.

Le partage entre les puissances est un élément de division, surtout culturel (Afrique «francophone», «anglophone», «lusophone»). Mais les frontières nouvelles ont constitué, presque partout, un élargissement des horizons, un changement d’échelle: villages et petits royaumes sont groupés dans des entités beaucoup plus vastes, où la circulation est plus facile, où les conflits anciens sont abolis.

Les institutions politiques indigènes tombent en décadence: plus besoin d’organisation de guerre, les chefs ne sont plus que des agents administratifs subordonnés. Les structures sociales elles-mêmes tendent à s’effriter: les jeunes gens vont travailler au loin et échappent à la toute-puissance des anciens.

Les croyances ancestrales perdent de leur importance. Un monde nouveau est révélé, qui s’avère plus vaste que celui des ancêtres. Les missionnaires chrétiens se sont répandus et ont converti de vastes régions; l’islam, de son côté, a progressé grâce aux facilités nouvelles de circulation. L’école n’atteint encore qu’une petite minorité, mais celle-ci prend peu à peu les places; places encore très subordonnées (commis de boutique, petits fonctionnaires); mais c’est une bourgeoisie qui monte et qui, plus tard, prendra les leviers de commande. En Afrique noire, l’enseignement secondaire est squelettique, quelques rares individus vont fréquenter les universités métropolitaines et rapportent des idées d’émancipation.

Le changement économique n’est sans doute que partiel du fait de la subordination; les colonies sont des productrices de matières premières et des consommatrices d’objets fabriqués ailleurs. La transformation n’en est pas moins profonde. L’Afrique voit, à côté de l’économie de subsistance traditionnelle, se développer une économie d’échange. La création de villes, de ports, de routes et de chemins de fer ouvre la brousse au monde extérieur. Les mines sont découvertes, les cultures riches (cacao, café, etc.) acclimatées. La simple exploitation des ressources naturelles, si destructives de vies humaines (le «caoutchouc rouge» des débuts du Congo léopoldien), a fait place à des possibilités d’enrichissement; les grosses sociétés minières, agricoles et commerciales prélèvent largement leur part; mais le planteur noir de cultures riches devient lui aussi un bourgeois. À côté, il y a les foules prolétarisées des villes et, dans certaines régions, des recrutements administratifs rappelant fâcheusement l’esclavage aboli.

Les famines ancestrales disparaissent; la médecine a vaincu la peste et la fièvre jaune, combattu la maladie du sommeil et le paludisme. La population tend à augmenter.

Toutes ces modifications sont lentes, sauf dans quelques régions où le développement est rapide, grâce aux mines (Afrique du Sud, Katanga); parmi leurs effets, certains ne se révèleront que dans la période suivante. Le plus notable est le «retournement» de l’Afrique. Les régions intérieures, tel le Soudan nigérien, jadis centre de la vie intellectuelle et économique, déclinent désormais au profit de la côte.

La Seconde Guerre mondiale, affaiblissant l’Europe divisée, a pour épilogue la prépondérance russe et la Charte de l’O.N.U. L’anticolonianisme est à l’ordre du jour. Les puissances coloniales ont pris les devants (Chartre de l’Atlantique, 1941; conférence de Brazzaville, 1944). Le processus de décolonisation est en route.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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